La réforme des collèges de 2016 a rendu opérationnel le principe de compétences introduit pourtant avec le socle commun depuis 2005. Néanmoins, lors de mes échanges avec les collègues, j'ai eu le sentiment que ce concept était parfois méconnu et critiqué pour de mauvaises raisons. Cet article est une proposition d'explication et est le fruit d'un travail de 10 ans, avec des tentatives plus ou moins heureuses et est guidé par les échanges avec des collègues expérimentés dans ce domaine.

Pourquoi est-il indispensable de travailler par compétences ?

Le redoublement est un sujet d'actualité, bien qu'il n'ait jamais été interdit, il est vrai que les directions freinaient des "quatre fers" pour limiter leur nombre (1 ou 2 par an pour notre établissement de 400 élèves). Il semble que le redoublement ne favorise pas la réussite... cependant nous ne pouvons pas accepter de voir défiler des élèves régressant d'années en années dans leur comportement et même dans leurs fragiles connaissances (écriture, orthographe, grammaire notamment).

La solution serait donc peut-être de faire des classes de niveaux ou encore des modules "à la hollandaise", on choisit des options selon son niveau (Maths niveau 1, 2, 3...) voire des matières : "j'aime pas le "dessin" !". Selon moi, ces alternatives ne sont pas acceptables car elles anéantiraient un des principes fondateurs de notre République : la Fraternité. L'École, et notamment la classe, est souvent le seul lieu de réelle mixité sans rapport hiérarchique entre les élèves, en tout cas à la campagne où l'effet de quartiers pauvres et riches existe mais moins au collège, or il n'y a plus le "bon vieux" service militaire qui mélangeait, presque, la nation dans sa diversité.

En effet, la classe socio-professionnel (CSP) synonyme parfois du "je vais pointer chez fout rien" pour reprendre Renaud, est déterminante encore en 2017 sur l'avenir des enfants. Plus que la CSP, des parents ne favorisent pas la réussite scolaire soit parce qu'ils sont "contre" l'école (du moins ceux qui y travaillent) ou simplement parce qu'ils ne le peuvent pas (temps, compétences, patience, autorité,...), pire, certains parents n'élèvent pas (mettre plus haut) leurs enfants, mais sont nocifs : on est même quelque fois obligé de placer leurs enfants. J'entends souvent "c'est la faute des parents" et c'est en partie vrai mais les enfants doivent-ils être responsables de leurs parents ? La misère (culturelle et/ou intellectuelle et/ou financière) pour seul héritage. On peut se dire que c'est génétique ou qu'il faut favoriser la "méritocratie". Le mérite ?, faire concourir en même temps, dans les mêmes conditions, des enfants en pleine forme, préparés et encouragés avec d'autres qui n'ont pas de baskets aux pieds voire qui ont les pieds attachés, c'est sûr que pour suivre il faut du mérite... Donc si on est "mal né", seul le mérite est salvateur, pour les autres ce n'est pas indispensable. A 12 ans, il faut se prendre en main, même si on peut être reconnu pénalement irresponsable... je cite un collègue : "on ne va pas faire leur bonheur à leur place !", non mais le bonheur a besoin d'un tremplin pour jaillir. "La naissance est le lieu de l'inégalité. L'égalité prend sa revanche avec l'approche de la mort" - Jean d'Ormesson, faut-il, a minima, une vie pour rattraper la différence pour un enfant de la famille Groseille et un autre de la famille Le Quesnoy ? L'École se doit d'être un catalyseur de l'Égalité.

Alors comment mettre des filles, des garçons, des favorisés, des sans-dents, des handicapés, des casse-bonbons, des agressifs, des jeunes filles de 14 ans enceintes, voire, comme je l'ai eu, des immigrés récents non-francophones, dans le même lieu et en même temps pour les éduquer et les instruire ? Il faut évidemment des dipositifs d'aide : AVS, CPE, Psychologues, Infirmières, Médecins scolaires, équipements adaptés, nombre limité d'élèves, FLE... mais aussi de la pédagogie différenciée ! Facile à dire, beaucoup moins à mettre en oeuvre.

Je m'égare vous me direz, mais non pas du tout.
Qu'est-ce que la réussite scolaire ?

C'est peut-être déjà simplement que des élèves "décrochés" trouvent un peu de plaisir à venir à l'École pour que lorsqu'ils auront des enfants à leur tour, eux parents, ils aient une autre posture vis à vis de cette institution et des enseignants,mais surtout que tous et chacun (c'est impossible, je sais) puissent trouver une voie dans laquelle ils pourront exploiter leurs compétences singulières, pourquoi pas un métier manuel (cependant, je n'ai jamais vu des mains sans cerveau mais le contraire, oui), métier qui ne pourra être que qualifié, la concurrence du dumping social et plus encore des robots, obligent. Mais la réussite scolaire, ce n'est certainement pas d'être un dictionnaire sur pattes qui devient ingénieur ou prof et qui peut rencontrer des difficultés d'adaptation, un manque de pragmatisme voire un isolement social car trop scolaire. D'où la nécessité d'un enseignement réaliste en pilotage par compétences... 

C'est long... c'est quoi une compétence ?

Un collègue m'a donné un exemple : le permis de conduire. Le savoir : le code de la route, le savoir-faire : la maîtrise du véhicule, le passage des vitesses (certains utilisent des boîtes automatiques d'ailleurs, c'est un dispositif adapté à une difficulté ou quelquefois du confort) et le savoir-être : le permis à points.

La difficulté, c'est bien d'évaluer. La très très grande majorité des collègues travaille avec rigueur et sérieux : ils veulent être justes, pas "donner" plus à un qu'à un autre à travail égal ; poussant ce principe jusqu'à une précision chirurgicale : note de 12,75 et moyenne de 13,365. Selon moi, pour s'en sortir avec les compétences, il faut diversifier les évaluations et surtout simplifier la notation (oui, c'est toujours un chiffre, car c'est un langage universel). Il faut savoir par exemple donner le théorème de Pythagore à une évaluation (de temps en temps, pas systématiquement) pour juger de l'utilisation du théorème et pas en premier lieu de sa mémorisation : bah oui, j'ai dû m'en servir deux fois dans ma vie et si j'oublie (ça veut dire que je l'ai d'abord appris) quelque chose, en 2017... il existe Internet, Google ou pour les puristes Duck Duck Go, il faut quand même savoir faire le tri du vrai et du faux sur la toile. J'ai souvent entendu qu'on n'avait pas le droit de mettre une note sur le comportement... et bien avec les compétences, c'est inévitable. Dans un contexte donné, clair et déminé (s'assurer avant tout que les prérequis sont maîtrisés), on peut juger de l'attitude d'un élève. Pour y parvenir il faut faire simple : 55 minutes avec 25 à 30 élèves, il faut être efficace. En maternelle, les collègues devaient évaluer la capacité des enfants à s'habiller seuls. Ils ont naturellement, par soucis d'équité, préparé un tableau "check-list" : il sait mettre son bonnet, son écharpe, son manteau, la fermeture éclair... rapidement ils ont convenu de sortir du système "usine à gaz" et se sont fait confiance : il y arrive seul (3), "tiens ! à son âge il sait faire ses lacets tout seul !"(4), il a toujours besoin d'un coup de main (2), "non, c'est chez le coiffeur qu'on enfile une blouse dans ce sens, c'est pas le cas pour ton manteau !" (1). 1 / insuffisant, 2 / fragile, 3 /acquis, 4 / très bonne maîtrise-dépassé sont, vous l'aurez compris les niveaux d'acquisition.

 

Évaluer ? Et après ?

Le pilotage par compétences s'inscrit dans une logique de progrès. On ne laisse personne sur le quai de la gare : lorsqu'une notion n'est pas acquise on se doit d'y remédier afin de ne pas voir des enfants suivre une scolarité sans même avoir de bases ! D'accord, certains sauteront toujours du train en route. Ce principe doit donc être appliqué dès le début d ela scolarité, mais, en attendant, il faut être en mesure d'améliorer les compétences des élèves malgré les lacunes. Pour se faire, il faut avant tout faire un diagnostic, docteur... des évaluations rapides et simples permettent d'aménager des groupes de besoins et tenter de remédier aux difficultés (l'outil numérique peut être utile - plickers notamment).
Lors des cours, du moins jusqu'à la fin du collège, on s'adresse à l'ensemble de la nation : des élèves de quatrième auront besoin de 4 heures pour faire un graphique et comprendre ce qu'ils font alors que d'autres le feront parfaitement en 45 minutes. C'est l'AP (Aide Personnalisée), c'est-à-dire alimenter chacun en fonction de son régime alimentaire : c'est chaud mais c'est pas du "soutien". Du soutien ça peut se faire, mais en dehors du cours (aide aux devoirs, consolidation des bases). Plusieurs techniques, car nous sommes bien des professionnels de l'éducation, sont disponibles : laisser du temps, pédagogie horizontale (aide d'un autre élève), niveau d'exigence différencié (piste de couleur comme au ski), création d'une fiche synthèse par l'élève et autorisée durant certaines évaluations, menace de mettre un mot dans le carnet voire "la colle", etc... (liste non-exhaustive) : il n'y a pas une solution mais un bouquet dicté par le bienveillance, la fermeté et un contexte.

Une société juste trouve sa source dans une École juste.

C'est un de ses fondements. "Un enfant qu'on éduque, c'est un Homme qu'on gagne", d'après Victor Hugo. Éduquer c'est très large et en aucun cas, il ne s'agit de s'adresser qu'aux spécialistes de sa discipline, ceux qui accrochent naturellement. Enfin, je dis ça mais Mme Bruni-Sarkozy l'explique mieux que moi :

 

Travailler avec les compétences.

Ça nécessite de l'expérience et plus d'engagement mais aussi il est urgent que des applications numériques nationales nous accompagnent. Des applications qui permettraient de faire un réel suivi, d'établir un profil, de faire une analyse, pas un registre pour compter les points du brevet et éditer des synthèses et moyennes générales (et entendre heureusement qu'il y a l'EPS pour rattraper sa moyenne... non, non, heureusement qu'il y a l'EPS pour découvrir comment vivre sainement !). J'ai mis 16 notes ce trimestre et ma moyenne de classe est de 9,96 : je suis donc un bon prof car je note, je note et je note ; un bon enseignant, c'est moins sûr... je travaille beaucoup (6 heures de corrections par semaine et c'est ch***) en plus c'est dur ce que je leur fais faire (bah, oui, moi je les prépare au lycée, même s'ils n'y sont pas encore et qu'une partie n'ira pas en seconde GT). Le travail en équipe est indispensable. Il serait même utile que les collègues passent les épreuves du DNB pour revoir leur exigences disciplinaires et les relativiser par rapport à l'ensemble demandé aux élèves. Enfin, une part signicative d'élèves se demandent ce qu'ils font ici... il faut donner du sens aux disciplines, c'est le but premier des EPI.

Une Révolution ! (le R est barré)

N'oublions tout de même pas qu'il s'agit d'évoluer et non pas de tout mettre à plat, l'enseignement obligatoire n'est pas nouveau, et s'il a besoin de s'adapter, il a réussi aussi à former et éduquer des générations. Le défi imposé est d'élargir le public concerné, certains disent la massification, je dis la démocratisation. Il n'existe plus de métier-machine : opérateur presse-bouton à la chaîne toute la journée... c'est parti en Chine ou remplacé par des machines, est-ce une bonne nouvelle ? Je suis persuadé que oui. J'ai dans ma famille des immigrés qui, arrivés en France, ont trouvé du travail sans connaître un seul mot de Français, répétant toute la journée les mêmes gestes durant 40 ans. Le mot robot vient du tchèque "robota" : besogne, corvée; n'est-ce pas ça le progrès social, faire faire ces tâches aux machines ? Il est donc vital que la grande majorité puisse entreprendre, concevoir, innover... l'éducation est primordiale pour cela.

 

Tu parles de permis de conduire, de maternelle, de sport, mais dans ma discipline, c'est pas possible... Les sites disciplinaires académiques regorgent d'exemples !
De mon côté, je n'ai jamais fait de compromis entre Excellence et Égalité : http://colleges.ac-rouen.fr/raimbourg/blog/actu/index.php?post/2014/05/27/Prix-de-Sciences-et-Techniques-pour-ARM (ancien site du collège désormais inactif).

Faire passer le message, en discuter, changer de point de vue.

J'ai tenté de faire une formation "active" et non transmitive de 45 diapos avec un discours interminable (c'est souvent ce qui se passe quand on nous vante les nouvelles méthodes pédagogiques, on nous les présente à l'ancienne ! Faites ce que je dis, pas ce que je fais...). Les diapositives permettent d'introduire des activités pratiques réalisées par les professeurs.
Le diaporama que j'ai utilisé en formation sur site : Deroulement_activites.pptx / Deroulement_activites.pdf

J'enseigne depuis 13 ans, principalement dans un collège rural classifié "d'isolé" où les besoins éducatifs et culturels sont colossaux comme dans les banlieues, sans la violence (ou presque). J'ai également enseigné en Ambition Réussite - Prévention Violence - Zone difficile (REP + maintenant) et en centre-ville favorisé. Je suis aussi formateur cycles 3 et 4, ESPE et ancien IAN Technologie-STI.

La mixité pour fait vivre la Fraternité associée à la pédagogie différenciée pour faire vivre l'Égalité.

Je me permets donc cet avis argumenté et je suis toujours prêt à entendre le vôtre.

Je remercie les collègues, des profs, des chefs d'établissement, des IA-IPR, qui m'ont permis d'appréhender cette vision noble et juste de l'Éducation qui promeut la Liberté, l'Égalité et la Fraternité.

Nicolas Savalle